Interview | Benjamin Lacombe

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Alice au Pays des Merveilles, la petite fille la plus célèbre de la littérature enfantine fête ses 150 ans. Sous la plume de son créateur de génie, le britannique Lewis Carroll, ses aventures fantasques sont conquis la planète mais aussi tous les publics. On ne compte plus les déclinaisons de l’univers d’Alice au cinéma, dans les jeux vidéos, la musique et bien entendu l’illustration.

C’est pourtant une interprétation magistrale et très pertinente du roman de Carroll que nous dévoile le talentueux Benjamin Lacombe dans son nouveau livre paru ce jour aux éditions Soleil (Collection Métamorphose). Nous l’avons rencontré pour un entretien où il nous révèle quelques uns des secrets de son ouvrage :

Fanny Giniès : J’ai envie que tu me parles non pas du livre lui-même pour commencer, mais du travail préparatoire que tu as fournis en amont. Tu es toujours très impliqué dans les recherches autour de chaque sujet que tu traites. Où t’ont mené ces recherches, dans le cas présent, et ont-elles influencé la manière dont tu as abordé le travail de dessin ensuite ?

Benjamin Lacombe : Oui, totalement. J’ai découvert d’où vient par exemple l’inspiration de la Reine de cœur, il s’agit de la reine Élisabeth Ière d’Angleterre qu’on appelait aussi la « reine de cœur » car elle était très sanglante. Graphiquement, tout était en forme de cœur chez elle quand on la regardait. C’est tout un tas d’anecdotes comme ça que j’ai découvertes en me plongeant dans les notes de Lewis Carroll, dans ses indications… Il était extrêmement précis donc il a donné des indications très spécifiques à Tenniel pour illustrer le roman par exemple.

Dans les annexes du livre, j’ai fait reproduire certaines lettres envoyées par Carroll aux petites filles parce que ça éclaire sur le personnage et sa capacité à se mettre à la place d’une petite fille. Toute sa vie, il a entretenu des relations très poussées avec de jeunes enfants et on voit en fonction des différents interlocuteurs que son ton change. Aussi, sur le plan littéraire, ces lettres sont très intéressantes à lire et elles révèlent cette capacité. On comprend mieux le livre, on comprend pourquoi Alice est si vivante et qu’elle paraît être une vraie enfant.

Dans les autres parties, on trouve des repères historiques qui permettent vraiment de situer le livre dans son époque parce qu’il y a énormément de références victoriennes que l’on peut avoir du mal à appréhender de nos jours. Et aussi la traduction d’Henri Parisot permet de comprendre toutes les subtilités de langage, les jeux de non-sens et la difficulté de traduire ce livre quasi intraduisible qu’est Alice au Pays des Merveilles. C’est pour ça qu’il y a toutes ces annexes, pour permettre d’avoir une deuxième lecture du livre, d’en comprendre les subtilités.

Il y a quelques années, tu dessinais une Alice brune aux cheveux courts, proche des photographies que l’on connaît de la véritable Alice Liddell. En revanche pour le livre, tu es revenu à la représentation d’une Alice blonde telle que popularisée par les illustrations de Tenniel ou le film de Disney. Qu’est-ce qui a motivé ce changement ?

Depuis que j’ai découvert Alice à l’âge de 10 ans et quelque, j’ai eu envie de l’illustrer mais je n’avais pas entamé tout ce travail de recherche que j’ai fait en me plongeant réellement dans l’illustration du livre. Et donc c’est vrai que j’avais représenté Alice la petite brune au carré, d’après Alice Liddell car pour moi c’était la vraie Alice. Mais justement en faisant ce travail de recherches, je me suis rendu compte que pas du tout, que cela agaçait profondément Lewis Carroll qu’on mélange les deux et qu’on pense que son Alice était Alice Liddell parce qu’il a vraiment précisé et pointé le fait que ça n’était pas le cas. Le personnage d’Alice est son enfant de rêve et dès la première version du roman, c’est à dire le manuscrit d’ « Alice’s Adventures Underground », il a lui-même dessiné la Alice du conte, ainsi qu’Alice Liddell sous sa propre photo. On voit bien que le personnage qu’il a dessiné est très différent, et en revanche inspiré d’une jeune fille qui s’appelait Beatrice Henley et qui est le modèle graphique qu’il a ensuite donné à Tenniel. Étant donné que cette histoire a été racontée pour Alice Liddell dans une barque ce fameux 4 juillet, il a dû être inspiré de la personnalité d’Alice Liddell bien sûr, mais le personnage du conte est différent, tout comme sa représentation graphique. C’est une des choses que j’ai découvertes.

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Tu as beaucoup recours dans le livre à un effet visuel que tu avais commencé à mettre en place dans tes ouvrages précédents, mais qui est ici omniprésent. Je parle des flous de premier ou arrière-plan, ainsi que des flous de mouvement. Cela redouble la vivacité des images. Qu’elle était ton intention en choisissant de traiter les illustrations de cette manière ?

Les flous de mouvement pour le coup je ne le faisais pas avant et ça a été très difficile à mettre en place. Tous ces effets parlent du jeu d’échelle. Dans le livre il y a deux principes graphiques assez forts : premièrement au niveau de l’objet ce que l’on remarque tout de suite, ce sont les rabats, c’est à dire qu’on fait grandir Alice nous-mêmes, on participe en tant que lecteur à ces changements de format et Alice hésite entre plusieurs tailles donc le livre aussi hésite entre plusieurs tailles. Il se déploie en un grand livre avec les deux rabats ou se déploie vers le haut, on participe à ces transformations. Le lecteur est actif, et je suis content d’avoir eu cette idée parce que personne ne l’avait eue avant.

L’autre chose c’est qu’il y a aussi un jeu sur la typographie, la typo elle-même s’adapte, elle change, elle est mouvante et elle exprime les intentions des personnages. Il y a des mots écrits en grand et ça c’est un principe qui a disparu des versions imprimées mais que l’on trouvait dans le manuscrit original de Lewis Carroll. C’est le cas aussi des cabochons à l’encre et au posca qui rentrent dans l’image, d’après un principe présent chez Carroll au départ. On voit qu’il avait vraiment des intentions graphiques assez fortes donc j’ai essayé moi-aussi de garder ces intentions là, sans pour autant reproduire à l’identique ses idées.

Pour répondre précisément à l’idée des focales, en fait ça va dans le même sens : avec tous ces changements, la focale a du mal à se mettre en place donc c’est pour ça que les premiers plans parfois sont flous, les arrières plans parfois aussi. On est comme dans du macro ou dans du mega et on a l’idée du mouvement car dans le livre les personnages sont toujours en mouvement : le lapin est toujours en retard, il est en train de courir ; la « course à la comitarde », le moment où on doit se sécher où tout le monde court, etc. Donc ce flou directionnel se justifie aussi pour ça. Aussi, par exemple le moment où les cartes tombent sur Alice, c’était une image très difficile à faire, et que j’ai refaite deux fois d’ailleurs parce que je voulais cette idée de mouvement. Cela aurait été sans doute super facile sur Photoshop mais à faire à la main c’était compliqué.

BenjaminLacombe-Alice03Même si tu apportes beaucoup de toi-même dans chacun de tes livres, j’ai l’impression qu’avec Alice tu t’en es donné à cœur joie dans la représentation de l’ambiguïté, un motif qui t’es cher puisqu’il permet de sortir des images simplement « mignonnes ». Avec Alice, tu es dans le sous-entendu et l’entre-deux car ce monde de rêve frôle aussi souvent le cauchemar. Comment as-tu souligné ces ambivalences ?

Pour moi cette ambiguïté, cette ambivalence, ces strates en fait sont des choses qui existent dans le texte, qui sont là au départ et que l’on peut ressentir, ce qui fait d’ailleurs que certaines personnes sont mal à l’aise à la lecture d’Alice au pays des merveilles. Moi c’était tout le contraire, quand j’ai découvert ce texte-là je me suis dit « on peut faire des choses comme ça ! » et ça m’a libéré parce que l’éducation en général pousse un peu les enfants à rester dans des cases, à ne pas dépasser, et j’ai appris que si, on pouvait créer un monde comme celui-là. C’est pour ça que j’ai tant aimé ce livre.

Je fais beaucoup d’éditions jeunesse, mais pour ce projet-là j’ai décidé de travailler avec Soleil-Métamorphose. Ce n’est pas anodin, pour moi là le livre ne s’adresse pas aux enfants, il y a des références picturales, il y a cette ambiguïté graphique qui correspond au texte. Le livre traite du passage à l’adolescence c’est pour ça qu’Alice évolue toujours de taille, et d’ailleurs elle dit à un moment, et c’est très fort, « je sais qui j’étais ce matin, je ne sais plus qui je suis maintenant ». C’est aussi ça l’adolescence, ne plus trop savoir qui on en est ; c’est pour ça que l’adolescent est en rébellion contre tout, c’est un moment de transition, un rite de passage à l’âge adulte.

Ton Alice bien sûr s’éloigne de l’idée que l’on peut avoir d’une enfant innocente, elle tient beaucoup de la Lolita de Nabokov ou des jeunes adolescentes de Balthus dans ses attitudes…

Oui bien sûr il y a plusieurs citations et références à Balthus dans les illustrations. Cette Alice est tout à fait balthusienne parce que je trouve que les photos de Lewis Carroll l’étaient aussi. Elles avaient une grande sensualité, un coté presque lascif quand on voit la façon dont il met en scène les petites filles. Je voulais qu’on ressente un peu cet aspect-là. Les références picturales sont des choses que j’avais envie de souligner, donc on retrouve des motifs, des positions, des citations assez directes, notamment à Balthus.

Pour la Campbell’s soup, les gens vont penser que je me réfère au Pop Art, mais ce n’est pas le cas. L’apparition de ces conserves correspond au moment de l’écriture d’Alice et la Mock Turtle soup était une soupe extrêmement célèbre, c’est pour ça que la tortue du livre s’appelle la Mock Turtle. C’est quasiment intraduisible en français, il y a plusieurs traductions : la « tortue fantaisie » chez Parisot ou la « simili-tortue » chez Jacques Papy qui ne correspondent ni l’un ni l’autre exactement au jeu de mot d’origine. Au départ c’était une soupe qui imitait la soupe de tortue, un mets très chic et très prisé à l’époque victorienne. La conserve en reprenait la texture mais était faite d’abats de veau, c’était une soupe cheap. La Mock Turtle était l’une des soupes Campbell’s qui a le mieux marché, c’était la soupe préférée de Warhol pour continuer sur la citation.

Ça m’a amusé de me dire que ce personnage qui n’existe pas vraiment et qui passe son temps à s’inventer sa vie, à broyer du noir même quand tout va bien selon le Griffon, se construise lui même une carapace. On trouvait cette idée chez Lewis Carroll lui-même puisque ce personnage imaginaire a été représenté par Tenniel d’une façon géniale : il avait fait une grosse carapace de tortue d’où sortent les choses qui constituent la soupe c’est à dire la tête, les pattes, la queue du veau. C’était extrêmement bien vu et a été repris quasi tel quel par Rackham. Pour ma part, je suis revenu quasiment à l’idée initiale de Carroll d’un personnage qui s’invente lui-même sa carapace et donc j’ai trouvé ça amusant de lui faire une carapace avec la fameuse boite de conserve de soupe Campbell’s apparue à ce moment là. La seule indication qu’il y a dans le livre sur cette tortue c’est quand Alice demande ce qu’est la Mock Turtle et que la Reine de Coeur lui répond « C’est avec ça qu’on fait la soupe ! »

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La promotion incluant tournée de dédicaces et conférences bat son plein. Dans ce cadre, ton travail est mis à l’honneur lors du Salon du livre jeunesse de Montreuil cette semaine. Qu’est-ce que le public va pouvoir découvrir sur place ?

Je vais exposer tous les originaux du livre, et c’est la dernière fois qu’on va les voir car ils ont été vendus lors de mon exposition à la Galerie Daniel Maghen. On retrouvera aussi un original que je n’ai moi-même pas vu depuis très longtemps, le premier que j’ai fait d’Alice, un très grand format d’1m70 qui a été vendu chez Christie’s et que le collectionneur a eu la gentillesse de nous prêter pour l’exposition. Je montre aussi les volumes réalisés avec Julien Martinez et dans une scénographie nouvelle sous forme de labyrinthe qui rappelle aussi une montre, on va voir les volumes d’une façon différente à travers des petits trous, il y a des éclairages particuliers donc c’est une scéno assez amusante.

Images © Benjamin Lacombe

Benjamin Lacombe au Salon de Montreuil

Le Salon du livre et de la presse jeunesse en Seine-Saint-Denis, du 2 au 7 décembre 2015
Adresse : Espace Paris-Est-Montreuil, 128, rue de Paris – 93100 Montreuil

Tous les originaux du livre illustré de Benjamin Lacombe sont présentés sur le salon dans l’exposition « Wonderland, la logique du rêve »

Mercredi 2 décembre :
15h30 Conférence sur Alice animée par Sophie Van der Linden à 15h30 (scène littéraire H26)
A partir de 16h30 Dédicaces (même lieu)

Jeudi 3 décembre :
16h – 18h Dédicaces stand Soleil (K11)

Samedi 5 décembre :
11h/13h Dédicaces stand Margot (B35)
15h/16h Conférence sur le livre numérique « Les Super héros détestent les artichauts »
16h/17h Dédicaces collective autour d’Alice (Wonderland la librairie (niveau -1 à côté de l’expo)

Dimanche 6 décembre :
13h/15h Dédicaces stand Soleil (K11)
16h/18h Dédicaces stand Albin Michel (C19)

Lundi 7 décembre :
11h/13h Dédicaces stand Margot (B35)
15h/16h30 Conférence sur « Les visages d’Alice » avec Anthony Brown, Chiara Carrer, Gilles Bachelet (niveau -1 à côté de l’expo )

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Alice au pays des merveilles

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Date de parution : 03/12/2015
ISBN : 978-2-302-04847-8
Illustrateur et coloriste : Benjamin Lacombe
Éditions Soleil – Collection Métamorphose
Prix de vente public conseillé : 29,95€

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Site officiel des éditions Soleil

Site officiel du Salon de Montreuil

Participez à notre Jeu-concours Alice au Pays des Merveilles !

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